Le marché des pierres précieuses

Bon, les amis, aujourd’hui on s’attaque à un sujet épineux : le marché des pierres précieuses et leur traçabilité.  

La semaine dernière, j’ai eu la chance de me rendre à la deuxième édition de GemGenève, une foire de bijoux et de pierres précieuses. Selon ses fondateurs, cette foire s’adresse à un public averti, à des acheteurs privés et à des collectionneurs. On se demande donc ce que j’y foutais, ne correspondant à aucune, mais alors aucune de ces catégories.

En réalité, j’y ai été pour assister à des conférences sur la traçabilité des pierres précieuses, et ceci s’est avéré réellement passionnant.

A Genève, les grandes maisons de ventes Christie’s et Sotheby’s sont d’ailleurs spécialisées dans les montres et les bijoux et concentrent leurs ventes sur ces marchandises en particulier.

Ce salon se tient en même temps que les ventes de bijoux et montres chez Christie’s et Sotheby’s et ce n’est pas un hasard évidemment. Y’a du business à faire.

Le commerce de ces pierres est problématique à plusieurs égards et les conférences auxquelles j’ai assisté ainsi que les tonnes de documentation que je me suis enfilée proposent des solutions.

PS : Pour des raisons de légèreté, je ne vais pas mettre des images hardcore reflétant la vérité mais plutôt des illustrations sympathiques vous encourageant à la lecture et au partage de cet article.

De quoi s’agit-il ?

→ Une catégorie dans les ventes aux enchères :

Alors, pour commencer on va définir quelques notions, car ce n’est pas simple et on est ici pour vulgariser au cas où ça vous aurait échapper, le nom du site est un furieux indice.
Si vous vous rendez dans une maison de ventes, sachez qu’on y retrouve souvent plusieurs catégories : les tableaux, les meubles, la verrerie, l’argenterie, la maroquinerie et tout le tintouin, mais aussi : les bijoux et les pierres. C’est donc une catégorie à part entière dans le marché de l’art.

En avril 2017, Sotheby’s Hong Kong a par exemple vendu ce diamant rose de 59-60 carats pour 71,2 millions $.
La bête sur la main de quelqu’un. Pour vous donner une idée.

→ Quid des cailloux ?

Si vous voulez faire genre vous êtes un expert – ce que je vous conseille, ça attisera la curiosité de vos proches – vous pouvez remplacer le mot ‘pierre’ par le mot ‘gemme’. Une gemme est une pierre dure et solide qui sert à ornementer ce que vous voulez. Elle peut être naturelle, traitée ou synthétique.

Dans les gemmes, il y a :
-les pierres précieuses : diamant, émeraude, rubis, saphir.
-les pierres fines : agate, cornaline, jade, quartz et compagnie.
-les pierres organiques : l’ambre, la nacre, le corail…

Spoiler : certaines de ces pierres peuvent être fabriquées en labo comme on le verra par la suite, donc ne commencez pas à vous énerver sur le côté naturel de la gemme, elle peut tout à faire avoir été créée il y a 3 semaines dans la Drôme.

C’est joliiiiiiiii.

Quid des problèmes ? 


→ L’éthique : 

L’éthique est une problématique assez ‘nouvelle’. On en entend souvent parler pour la bouffe, comme quoi il faudrait arrêter de faire importer ses avocats du Pérou parce que SOIT-DISANT que les cultivateurs ne sont pas bien traités, que le bilan carbone de votre avocado-toast est dégueulasse et que ça déforeste et ça dérange la faune et la flore. EXCUSEZ-NOUS d’adorer le goût délicieux de l’avocat.
On en parle aussi beaucoup au niveau des fringues car SOIT-DISANT que ma paire de Nike n’aurait pas été créée dans une entreprise à l’ambiance joviale et aux syndicats performants. Mouais. 
On en parle aussi pour les smartphones qui, SOIT-DISANT détruiraient la planète à cause de leurs composants et de leur non-recyclabilité, et que SOIT-DISANT les conditions d’extractions dans les mines ne respecteraient pas les normes que l’on serait en droit d’exiger en 2019. Le CULOT !

Et hop, un panda roux qui dort pour détendre l’atmosphère.

Concernant les pierres, le problème vient de la chaîne de fabrication. En gros, les gemmes viennent de la terre, on doit donc creuser des mines, sortir les gemmes, les tailler, les travailler et les sertir afin d’en faire des bijoux, et enfin, les vendre à ceux que ça intéresse d’avoir des bijoux ou des pierres, ces étapes représentent une chaîne : mining + cutting + retail + consumer. Il y a en gros 4 étapes. 

Cette chaîne présente plusieurs problèmes :
-le respect des droits de l’homme : les conditions de travail dans les mines sont connues pour être déplorables et ce processus est souvent qualifié d’esclavage moderne.
-le respect de l’environnement : avec entre autres l’érosion des sols, l’utilisation de produits chimiques, la destruction des forêts, l’extraction de diamants en mer… Je vous passe les détails histoire de pas saper le moral de tout le monde tout de suite. De plus, je vous rassure, la partie 2 concerne les solutions ! Youpi.

Les pierres arrivent parfois devant l’acheteur avec des documents sous le bras, une sorte de passeport pour pierre, mais dans la vraie vie, une pierre, et bah c’est une pierre. C’est tout petit, et ça n’a pas de bras. C’est pas comme pour les tableaux, où on peut leur foutre des données au dos, une sorte de carte d’identité de tableau. Les pierres sont à l’air libre et on peut tout à fait présenter les documents qu’on veut. Le mensonge est donc parfois allègrement utilisé.

Pour illustrer ces problèmes d’éthiques, nous allons nous intéresser au cas des diamants de conflits ou ‘blood diamonds’.

→ L’exemple des diamants de conflits : 

Les diamants de conflits sont des pierres venant de mines situées en Afrique et dont les revenus tirés alimentent des conflits armés et créent des guerres civiles ni plus ni moins.
Pour lutter contre cela, l’ONU a créé en 2003 le Processus de Kimberley (ou PK pour les intimes). Il s’agit d’un système de vérification des transactions concernant les ‘diamants bruts utilisés par les mouvements rebelles pour financer leurs activités militaires, en particulier des tentatives visant à ébranler ou renverser des gouvernements légitimes’.
Si l’idée de départ semble bonne, plusieurs organisations ont néanmoins quitté ce Processus, pas assez fiable selon elles. Les situations visées par l’ONU sont beaucoup trop restrictives par rapport à tous les méfaits engendrés par le commerce de ces pierres. Le texte n’est donc plus à la hauteur de la gravité de la situation depuis plusieurs années.

On peut constater sur cette image que la gemme n’a pas de bras pour porter ses papiers d’identité.

D’où viennent les problèmes ? 


→ L’oseille : 

Les pierres représentent un marché très attractif car elles sont impérissables, elles ont une valeur intrinsèque, on peut les planquer facilement, il y a de l’offre et de la demande partout et surtout, ça vaut une blindasse.
Le marché des pierres est néanmoins assez similaire au marché de l’art, car chaque pièce étant spécifique et unique, une grande connaissance du domaine est nécessaire pour démêler le vrai du faux. 

Des branches d’oseille sauvage, le coeur de tous les problèmes.

→ La corruption :

Un des problèmes majeurs de toute cette chaîne reste la corruption.
Des pierres obtenues de manière illégale et irrespectueuse d’à peu près tout apparaissent régulièrement sur le marché.
Dès lors qu’on propose de l’argent à des gens, il semble compliqué de réguler les transferts d’une main à une autre.
On a aussi retrouvé un marché de pierres florissant sur le darkweb, un endroit des internets que je vous déconseille. Ceci étant dit, on a aussi vu des pierres s’échanger sur Instagram et sur Facebook.
Comme tous les trucs très chers, c’est un moyen simple de blanchir de l’argent. Ce serait con de l’oublier.
Et pour couronner le tout, les mineurs ne sont parfois pas payés en argent…mais en pierres…ce qui encourage encore plus la revente illégale… Mmh.

Hoooooooooooop lààà un bébé paresseux pour se calmer.

Quid des solutions ?

→ La responsabilisation des membres de la chaîne de production : 

Toujours en lien avec ce problème d’avocado-toast, il y a une demande croissante d’informations et justifications de l’identité des pierres par les entreprises, les banques, les particuliers, et même les gouvernements (car ils touchent des tunes sur ces échanges).

Comme dans d’autres domaines, les marques éthiques commencent à prendre leur place. L’image que le public a d’une marque devient de plus en plus importante et l’information sur les conditions de fabrication / extraction / etc est plus accessible qu’auparavant.
Certaines marques proposent des certifications, des labels. On peut aussi encourager les entreprises à aider les mineurs et à leur apporter de meilleures conditions de vie.

De nouvelles solutions comme des gammes éthiques avec des diamants synthétiques et de l’or recyclé apparaissent. On ne voit aucune différence entre les diamants naturels et les diamants de culture, que ce soit à l’oeil nu ou au microscope x10. Il faut à peu près 3 semaines et une petit coupelle de produits chimiques pour créer une poignée de diamants synthétiques.

Ici synthétique VS naturel. Aucune différence.

Les perles de culture ne sont d’ailleurs pas des perles naturelles trouvées dans des crustacés et ça ne dérange pas grand monde. Les diamants prendraient donc le même chemin. On peut créer d’autres pierres en laboratoire, Pomellato a par exemple proposé une gamme de bijoux ornés de rubis synthétiques. 

La pub.
La réalité.
Arielle, la petite sirène. Aucun rapport.

La science permet aujourd’hui d’analyser les pierres de manière très précise. Les laboratoires de gemmologie ou Gem Labs en anglais (je fous des termes anglais car les conférences étaient en anglais et ça vous fait pas de mal de pratiquer un peu) sont tenus d’étudier plusieurs paramètres quand une pierre arrive devant eux : la nature, la méthode industrielle, le traitement, l’origine, la qualité…

Les pierres, en gros, ce sont des machins cristallisés, avec des inclusions à l’intérieur. Les inclusions ce sont des traces d’autres choses que ladite pierre, elles sont très utiles pour savoir d’où viennent les pierres, car au niveau géologique, il y a des endroits du monde où on trouve plus de tel ou tel minéral, ça aide à mener l’enquête. A l’heure actuelle, on obtient des données très précises, on peut relier des endroits et des dates à des pierres assez facilement.

Quartz with Dumortierite Inclusions.

Par exemple, les saphirs de la région du Cachemire en Inde ont été découvert en 1880, les mines ont été exploitées et vidées entre 1882 et 1887 et on peut savoir tout ça grâce à un petit coup de laser sur la pierre (en gros).

Saphir provenant de la région du Cachemire en Inde.

Autre exemple, un petit coup de ‘radio carbon age dating’ sur un rubis, et il est facile de dire s’il vient du Mozambique ou s’il est synthétique.

Rubis en provenance du Mozambique, en Afrique.

Dernier exemple avec les espèces biologiques qu’on a vu tout à l’heure, un petit coup de ‘DNA printing’ et on n’en parle plus : tu checkes l’ADN de ta nacre et tu peux dire d’où vient l’huître qui a engendré tout ça.

Grâce à cela, le Gem Lab peut vous dire de quelle mine vient votre pierre, dans quelles conditions elle a été extraite, quelle société a été en charge de la tailler, de la dégrossir voire même de la sertir.
Des marquages au laser, des QR code et des marquages chimiques peuvent même être apposés sur / dans les pierres. On peut aussi foutre des nano-particules contenant des informations dans la pierre. 

Tout cela permettrait de créer un réel passeport de la pierre. Ainsi, un mineur pourrait suivre la vie de sa pierre, et toucher une commission quand celle-ci prend de la valeur à la revente, pendant toute la vie de la pierre. Si celui qui trouve s’enrichit, la chaîne de consommation devient-elle plus saine ?

Qu’est ce qu’on se marre.

La chaîne de production pourrait aussi être gérée différemment. Le Canada abrite des mines de diamants dont la production est aussi transparente que les pierres. Certains dirigeants politiques ont réussi à instaurer une politique plus saine, les mines et autres industries sont réglementées, respectent les travailleurs, et l’argent est réinvesti intelligemment (et donc pas pour tuer des gens car ça c’est méchant).

Un bébé élan, animal typiquement canadien.

Une chaîne de responsabilité pourrait être mise en avant : quel que soit ton échelon dans la chaîne de la pierre, si on découvre qu’un maillon craint, tout le monde ramasse.

   La blockchain est une réponse à cela. En gros, c’est une chaîne d’infos cryptées sur les pierres, seuls des acteurs certifiés peuvent ajouter des éléments, et à la fin ça donne une source d’informations sûre et fiable, signée et vérifiée. Une blockchain peut être privée ou publique, selon ce que souhaitent les utilisateurs. Après, gardons notre calme car une blockchain est fiable tant qu’on ne met pas n’importe quoi dedans, ce système rencontre donc des limites.

   La Due Diligence est un terme très anglais et très galvaudé pour dire qu’il faut faire gaffe à ce qu’on achète grâce à deux outils : l’investigation et l’évaluation. C’est un ‘certain standard of care’ comme on dit dans le milieu. 

   KYC est un terme que l’on retrouve souvent dans les annonces de jobs dans des boîtes qui ont deux noms anglais séparés par un ‘&’ genre Procter & Gamble, Ernst & Young… KYC ça veut dire ‘Know Your Client’ et en gros c’est l’art de démêler le client qui craint du client qui ne craint pas, afin de faire affaire avec ce dernier.

Le maillon de la fin : 

Comme dans les autres marchés, on sait qu’une solution majeure est l’information et la sensibilisation des consommateurs.
C’est bien beau de dire ça, mais une fois que je me retrouve dans une bijouterie pour acheter des boucles d’oreilles et que je demande à la personne dans la boutique :

‘Pouvez-vous me refaire l’historique de ces pierres, de leur extraction jusqu’à leur arrivée dans cette boîte?’

Si tant est que la personne me réponde quelque chose de censé, pourquoi devrais-je la croire ? Et qu’est-ce ce qu’elle en sait vraiment ? Les documents qu’elles m’apportent sont-ils dignes de confiance ? Que valent les labels et les certifications jointes aux bijoux ?
Le problème de la confiance resurgit toujours.

Illustration par Lou Brooks.

Si on est un peu énervé, on se dit qu’à la fin, le seul moyen d’être sûr de ne pas consommer n’importe quoi, c’est de ne plus consommer tout court. Mais est-ce que ça ne va pas nous foutre des moitiés de pays au chômage si on arrête de consommer un produit spécifique ? Certains pays d’Afrique ont construit leur économie autour des pierres de façon quasi-exclusive. Ceci étant dit, vu les conditions, il vaudrait peut-être mieux arrêter, mais en même temps, si on n’a plus d’argent du tout… 

Toutes ces avancées, qu’elles soient humaines ou techniques, vont dans le bon sens, même si leur mise en oeuvre est complexe à réaliser. 
On n’est pas sorti du sable comme je vous le disais en début d’article mais c’est en tenant des conférences comme celles-ci qu’on arrive à faire circuler l’information et à poser la question du sens à donner à ce marché. 
Vous trouverez les sources utilisées à la fin de l’article. J’espère que ce petit résumé de l’état du commerce des pierres vous aura appris des choses. 

Les news : 

Les news : 

Insta : Vous retrouverez quotidiennement des oeuvres des artistes abordés sur le site et de la culture G à foison pour se la péter à l’apéro, je partage des visites de musées, de foires d’art, des résumés de conférences et tout le tintouin. Et des photos de bébés animaux en story car la vie est suffisamment compliquée comme ça.

Facebook et Twitter : Pour ceux qui n’ont pas insta et qui veulent quand même suivre l’actu dudit site (grosso modo le même contenu que sur insta).

Sources :

Conférence :
The gemstone market : from traceability to the responsibility of its actors, hosted by Art Law Foundation and GemGenève.
Intervenants : Ronny Totah, Anne-Laure Bandle, Dr. Michael Krzemnicki, Leandro Lepori, David Brough, Daniel Nyfeler, Edahn Golan, Melissa Wolfgang Amenc, Faye Carris, Gabriel Jaccard. 

Documentation : 
◊ Le Monde, Diamants de sang, pourquoi faut-il réformer le processus de Kimberley?
◊ Site du Processus de Kimberley.
◊ Site d’Amnesty International
◊ Site du Responsible Jewellery Council.
Wikipédia, faut pas déconner.
◊ Site Le Gemmologue.  
◊ Re- le site d’Amnesty International.

Voilà quoi.